La démocratie est un sucre… Ils ont lu, ils ont dit

Je veux remercier un doux dingue, DIDIER BETMALLE pour ces trois volets de chronique quant à La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole, tant il est peu fréquent qu’un lecteur-blogueur fouille autant un bouquin, avec gentillesse, sincérité et 0,2% de trucs qui le défrisent. Je n’avais pris connaissance que du premier volet et c’est par hasard que j’ai découvert l’intégralité aujourd’hui. Je les remets donc ci-dessous. J’espère que ce bout-à-bout ne vous effraiera pas et que la curiosité vous conduira jusqu’au point final !


PREMIER MARS
Pour la deuxième fois avec cette chronique, je fais l’expérience de publier mes impressions de lecture en brefs épisodes, ceci d’abord pour éviter de lasser, car j’ai plutôt tendance à faire dans la longueur, ensuite pour éviter l’aspect figé et glacé de textes critiques clos, n’attendant pas de réplique. En mettant ainsi en ligne des chroniques non bouclées, au fur et à mesure de leur rédaction, j’espère changer de ton, et ouvrir la possibilité d’intégrer des échanges de vues avec d’autres lecteurs et les auteurs eux-mêmes.
En ce qui concerne l’esprit général dans lequel je conseille d’aborder La Démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole, je pourrais tout aussi bien me contenter de reprendre ce que propose Mélanie Talcott elle-même dans sa “suggestion” au lecteur: « Juste se laisser aller, écouter, lâcher prise. »
L’essentiel est là ; ainsi j’aurais tout dit, sans trahir l’auteure et sans trop me biler.
Mais je vais essayer de faire plus, toujours en restant fidèle à l’esprit du roman et à mes impressions de lecture.
Je l’avais déjà exprimé dans ma chronique d’Alzheimer…Même toi, on t’oubliera, il y a un rythme, un flot particulier dans l’écriture de Mélanie Talcott, et on est entraîné par le débit rapide, volumineux, torrentueux de la parole, au point de privilégier le plaisir de se laisser emporter par sa dynamique, plutôt qu’à celui d’en peser le sens, en freinant des quatre fers.
Ce qui me frappe dans ce livre, c’est l’humeur des protagonistes, tous plus ou moins véhéments, animés par une rage de l’expression qui manifeste leur haut degré d’engagement et de passion, pour ce qu’ils pensent, pour ce qu’ils sont et ce qu’ils font, comme s’ils militaient pour une cause vitale.
Ainsi tous les échanges, quels que soient les sujets abordés, sont si intenses que l’ensemble apparaît non pas comme une joute, mais comme une forme d’art martial (thème important), où chacun engage l’équilibre de son être et respecte l’autre comme un guerrier respecte un guerrier. Sachant qu’il n’y a dans cet art aucune volonté de dominer, aucune volonté de vaincre, qu’il s’agit plutôt de créer ensemble, par cet engagement autant physique que moral, un moment de perfection éthique. Chercher à faire mouche pour pousser l’autre à son plus haut niveau de maîtrise. Quand cette perfection culmine ce sont des moments de grâce où chacun tient un rôle déterminant.
J’ai bien envie de dire que cet esprit est comparable à celui qui préside dans la rencontre entre un auteur et son lecteur. En tous cas l’analogie est valable pour ce livre-ci.
C’est un livre plein de sensations et de surprises gustatives magnifiques (thème central que celui du lien entre écriture et art culinaire). C’est une sorte de fête pour l’esprit et la bouche, une fête sans hystérie, qui vous donne le temps de vous acclimater, à ses plats, à leurs fumets, à ses lumières, à ses personnages, à leurs musiques. Si bien que dès qu’elle bat son plein cette fête, (dès qu’on pénètre dans le mudhif, page 70 et suivantes, et ce jusqu’à la fin) dès que ses remous puissants vous traversent, loin de vous sentir envahi ou submergé, vous vous ébattez dans ses courants et tourbillons, tête la première, avec jubilation.

Un peu d’information : “La Démocratie est un sucre…” est un roman à clé. Le personnage de premier plan, Charles Monbrison, vous fera forcément penser, à un moment ou à un autre, au philosophe médiatisé qui lui sert de modèle. Il cristallise tant toutes les passions qu’il devient, dans cette fiction, la cible d’un terroriste fondamentaliste chrétien, un véritable Croisé, qui explique et justifie l’acte qu’il va perpétrer dans les premiers chapitres, via une video testamentaire qu’il a enregistrée pour sa jeune épouse.
Une fois Charles mortellement blessé, maintenu dans un état semi comateux en soins intensifs, Mélanie Talcott lui faire revivre par le menu, à travers ses souvenirs — parfois hallucinés, où se mêlent les bruits des tuyaux et des moniteurs qui jouent les sentinelles à son chevet —, les heures les plus intenses et les plus riches de son existence au milieu des hôtes du mudhif.
Le mudhif c’est la maison de l’amitié, grande nef idéale où s’épanouissent l’intelligence et la sincérité, l’amour du partage, l’amour de la cuisine, l’amour de la musique, et où peuvent se dire toutes les vérités du cœur…
Je reprendrai plus tard, avec l’intention d’essayer de cerner le pourquoi des réserves que j’ai sur les premiers chapitres, et essayer de faire partager les émotions ressenties devant la force des personnages, la puissance évocatrice de certaines scènes, la complexité de cette extraordinaire peinture à la fois satirique et bienveillante de notre monde.

SIX MARS

Le philosophe est mis sur le gril : « Alors Charles, tu crois vraiment que ton Aristote, ton Socrate, ton Freud ou ton Schopenhauer, ces amis de la sagesse tous misogynes jusqu’au bout du gland, ont quelque chose de fondamental à nous apprendre en matière de vie ? »
Charles en soins intensifs. Pronostic vital engagé. Blessure profonde à l’arme blanche. Et c’est un peu comme si la lame enfoncée dans sa chair lui avait ouvert le chemin royal de la reviviscence et de l’examen de conscience. Les séquences de souvenirs s’enchaînent, entrecoupées de brefs allers-retours à un état de semi conscience où se mêlent les traces des dernières évocations, les perceptions floues qu’il a de son corps et de sa chambre. Mais les souvenirs de Charles sont entachés de paranoïa, et l’échange sans concession qui est la marque du mudhif vire peu à peu au procès. Et la plupart du temps Charles reste muet devant les accusations qui pleuvent. Probablement en raison du traumatisme qu’il vient de subir et de la prescience sourde qu’il a de l’échéance. Probablement parce qu’il sent la vulnérabilité extrême de son organisme affaibli, menacé par les ennemis de l’intérieur, ses propres réminiscences défilent dans ce “tribunal” fantasmé, comme des témoins à charge.
Plus d’une fois, animé par l’empathie, je me suis révolté et hérissé devant son manque de répondant. Il reste sans voix devant les attaques, ruminant son humiliation, sa colère, et je me suis surpris à éprouver physiquement cette impuissance furieuse qu’on éprouve dans un cauchemar, paralysé devant le danger, contraint au silence et à l’immobilité, harcelé et camisolé.
Ce sentiment très vif d’identification que parvient à créer Mélanie est l’un des aspects les plus forts du roman. Beaucoup d’autres aspects en font sa lecture captivante. Le texte est abondant, dense, érudit, empreint d’expériences humaines et de cultures venant des quatre coins du monde, et les surdoués qui prennent la parole avec une aisance et une fougue fascinantes, manient leur intelligence comme un chirurgien son rayon laser. Bref, ça vole haut, et ça ne manque pas d’oxygène.
Après la lecture de Alzheimer. Même toi, on t’oubliera et de Goodbye Gandhi, je peux me vanter de m’être familiarisé avec l’écriture de Mélanie Talcott et avec sa manière souveraine de défier les codes en usage pour séduire le lecteur.
Mélanie, ceux qui l’aiment doivent prendre le train avec armes et bagages.
Pour La Démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole, je savais que j’aurais probablement du mal à suivre, vu le sujet. Je suis du genre citoyen peu éclairé et dépourvu de libido militante, abordant tout ce qui est de l’ordre du politique et de l’économique avec la prudence, que dis-je, la méfiance d’un béotien.
Je me faisais donc du souci. Mais le style m’emporta — bien que j’eusse quelques frayeurs au début du voyage (j’y reviendrai peut-être). Les sujets abordés (dépassant largement la stricte politique) sont passionnants et brillamment exposés, avec la vivacité que leur donne cet irrésistible sens de la formule corrosive dont Mélanie dote tous ses “personnages”. Le voyage fut un grand et beau voyage, plein d’émotions.
Émotions. Voilà bien l’essentiel.
L’aventure intellectuelle, spirituelle et morale, que nous fait vivre Mélanie Talcott à travers ce que j’appellerai “l’épreuve du mudhif” — une sorte de remake du film “les choses de la vie”, version philosophique — est passionnante et bouleversante.

9 MARS

La moindre critique négative, même pratiquée avec des pincettes, peut causer un mal terrible à un livre et pénaliser l’auteur injustement.
Ce que je perçois comme “fausses notes” dans le texte de Mélanie Talcott n’est probablement dû qu’aux limites dont souffrent mes propres conventions, et d’ailleurs cela ne pèse pas grand chose, disons 0,2 % sur la totalité de l’ouvrage. À tel point que j’aurais dû le passer sous silence. Mais je le partage dans le but égoïste de démontrer mon impartialité.
Mélanie Talcott ne fait pas de compromis sur le style. Elle met dans la bouches de ses personnages des tirades inspirées et fougueuses, le plus souvent pleines d’ironie, qui donnent l’impression de lire une pièce d’Aristophane. Ce qui est tout le contraire d’un reproche, car je suis fan d’Aristo.
Le revers de cette médaille c’est que la théâtralisation fait parfois mauvais ménage avec le contexte réaliste, et donne aux gestes, dans les scènes amicales entre Sophie et Irina par exemple au tout début, une emphase qui les rend presque ridicules.
Encore une fois j’assume la stricte subjectivité de ces impressions.
De même, toujours dans les premières pages, le langage tenu par Iko pendant son audition avec le flic me paraît, ici ou là, inadapté. Excessivement écrit. Au point d’effacer le personnage au profit de l’auteure dont la plume passe au tout premier plan.
J’en ai terminé avec mes 0,2 % !
Je souhaite surtout mettre en relief quelques temps forts du roman :
— La préparation des pieds paquets qui est l’occasion d’un chaleureux et délicieux échange entre Catherine, l’âme des lieux, et Charles Monbrison, sur le thème littérature et cuisine, avec en prime un conte soufi sur la distinction à faire entre écouteur et écoutant. Un régal.
— L’arrivée au mudhif de Chloé, la fille adoptive de Charles, un personnage d’une présence et d’une empathie fulgurantes qui s’expriment immédiatement dans son contact avec Joguy, un autiste porteur de lumière, complètement shakespearien. Émotion irrépressible.
— Le combat d’art martial au dojo de Nathan, entre celui-ci et Iko, moment de profonde lucidité et de profonde solitude pour Charles qui assiste à la beauté de la rencontre: « Une concentration extrême resserre les traits de leurs visages. Elle n’est ni attentive ni studieuse, mais jaillie de l’intérieur comme si le mouvement centrifuge qui les anime, imitant la gestuelle animale, sculptait leur matière subtile. » Un moment de grâce à l’état pur.
— Le moment où François, représentant de la génération Y dont le nihilisme inquiète, et que les parents que nous sommes déplorent, sort de son silence, enlève son casque qui semblait greffé sur son crâne, et délivre son credo, son enthousiasme musical communicatif. Impact et réflexion garantis.
— La lecture de la lettre de Nazir. La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole est une formule de Nazir, un médecin Syrien dont la famille a été pulvérisée par une bombe de la coalition anti Daesh. Sa lettre déchirante, adressée au plus grand nombre, est lue par Catherine devant tous les hôtes rassemblés pour écouter le concert que va donner François, en hommage à Nazir et à sa famille — et tout particulièrement à Naïla, l’enfant aux os de verre, qui était sa petite sœur de cœur. Bouleversant.
Sur fond d’épicurisme, où s’illustrent largement l’art de converser, de cuisiner, de partager, de lire, de voyager, d’épanouir sa spiritualité, l’auteure fouille au cœur des sujets brûlants qui enflamment nos débats quotidiens, et nous interroge sur les capacités d’une démocratie moribonde à résister aux convulsions de toutes sortes qui parcourent la planète.
La suite de l’histoire dépendra de chacun de nous.
Mélanie Talcott a choisi de conclure en offrant une ouverture sur la méditation, avec une séquence de résilience, où semble pouvoir se réconcilier les pôles extrêmes des convictions morales et religieuses, à travers la musique.
Le roman de Mélanie Talcott est une fresque où s’entremêlent bonheurs et tragédies. C’est un livre plein de sensations et de surprises gustatives, une fête de la langue et de l’esprit.

Extrait:
« Faire la cuisine, écrire… Pour moi, il n’y a pas de différence. C’est le même plaisir solitaire, la même magie. En quelque sorte, cuisiner ou écrire c’est offrir à votre invité ou au lecteur un vrai frichti à se pourlécher les babines, pas une soupe insipide, même si cela implique de n’être jamais étoilé ou reconnu. »

Isa Bernardini (commentaire FB)
J’ai fini ton livre Mélanie, La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole ! et punaise ! Qu’est ce que j’ai aimé ! Le mot aimé est si faible. Comme pour tant de livres qui m’émeuvent, le tien me laisse seule, mais avec ces deux mots : Espoir et vouloir
Je me suis retrouvée à un moment donné comme avec des amis ou certains membres de ma famille, chers à mon coeur, où chacun y va de son opinion, de son argument. Comme si nous « changions le monde » et ça fait un bien fou de verbaliser tout haut, nos pensées. Ton livre est profond et fait réfléchir, les héros sont attachants.
J’ai bien aimé Catherine et son débat sur les écouteurs et écoutants, intéressant de connaitre qui nous pourrions êtres, des deux ? J’ai également apprécié Ertha et son doux franc parlé. Et que dire de l’association de Patrick pour tous ces enfants, apprendre le libre arbitre, apprendre le faire et ne pas faire. Où l’on parle d’émulation, de partage, d’autonomie et de responsabilité. Ces quatre derniers mots sonnent joliment à mes oreilles. Dire que j’ai aimé ce passage serait utiliser un verbe trop faible. Alors, à vous de le découvrir.
Ou bien, comme le dis Marianne, : « au moins à discuter légèrement de choses graves, on agrandit nos horizons à défaut de changer le monde ».
Il y a aussi François, qui m’a beaucoup étonné et Dominique… Toute personne peut s’identifier au sein de ce mudhif et c’est tellement enrichissant !
Évidemment le livre commence par un passage assez fort et la fin est surprenante, mais finalement pas tant que ça, à bien réfléchir. Je laisserai là encore, les futurs lectrices/lecteurs, le découvrir.
Merci Mélanie pour m’avoir fait découvrir ce mudhif, de m’avoir permis pour plusieurs heures et jours, un lâcher prise, écouter et me laisser absorber (sourire) comme tu le dis si bien en 4ème de couverture.
Rien ne nous empêche de continuer au quotidien, ce lâcher prise ! C’est tellement reposant. En avons nous envie ? Moi sûrement.
Et oui, si seulement … (Référence à ta dédicace) et je citerai une autre référence de Sénèque inscrite aussi dans ton livre : <« Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir »

ROMAIN RIDEL (Facebook)

13 avril, 13:44 ·Comme d’habitude avec les livres de Mélanie, ils nous poussent aux questionnements, nous mettent face à nos contradictions…ce livre ne déroge pas à la règle.
L’auteur met en scène plusieurs personnes, comme vous et moi ( le petit peuple) ; divergences, accord, ça ferraille sévère entre les oubliés, mais certaines choses sont immuables malgré les avis qui différent ; la solidarité, l’humanisme, le partage…quand ces valeurs ne sont plus des slogans balancés pour se donner bonne figure, mais sont une philosophie, une manière de vivre.
Le personnage principal de ce roman n’est point fait de chair, d’os et de sang, ces derniers ne sont que secondaires ( même s’ils sont essentiels à la formation cohérente d’un grand tout…un grand tout qui compose ce lieux étrange, inclassable ) … Non ! le personnage de ce roman est un lieux, un endroit où rien est imposé, un endroit riche en parfums, en partage, en vérité …Une maison de l’amitié ; Le Mudhif !

Dominique Lebel (publié sur le coin de Dominique, un blog qui n’existe plus)
Je crois bien que c’est le plus mauvais caractère de mon modeste réseau. Mais c’est aussi la plus douée -en cuisine sans doute, en écriture sûrement. Et la plus entière et la plus convaincue, d’où les emportements qui tour à tour m’amusent et m’attendrissent.
Il faut des êtres purs, qui ne pactisent pas, sinon nos sociétés se meurent. Ce n’est pas nouveau.
Le dernier livre de Mélanie Talcott est un pamphlet en forme de salon XVIIIème qu’on aurait installé dans une cuisine et où Madame du Deffand n’aurait pas sa langue dans sa poche. Au coeur de cette histoire, un philosophe très médiatisé un peu trop éloigné de la vraie vie, qu’on va remettre dans le droit chemin. Et des personnages hauts en couleurs et de longues discussions, comme dans ces diners qui s’éternisent, parce qu’on a tellement de choses à dire.
C’est brillant, étonnant, c’est aussi de la conversation de café, avec ceux qui ne vous laissent pas placer un mot et ceux qui vous lancent la phrase qui tue. Ça vaut le détour!

QUELQUES EXTRAITS, attention j’ai la grippe, ne vous approchez pas trop

Je remets ce commentaire qui est passé à la trappe amazonienne !

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